In conversation with
The Nüesch Sisters
Notre autrice Elena Berchermeier a rencontré les Nüesch Sisters pour parler de ce que représente, pour des femmes, le fait de passer elles-mêmes derrière la caméra, et de la responsabilité qui en découle.
TEXTE: ELENA BERCHERMEIER
PHOTOS: NADINE OTTAWA
HAIR + MAKE-UP: NICOLA FISCHER
In Short
Les réalisatrices suisses Flo et Kim Nüesch tournent ensemble depuis l’enfance ; aujourd’hui, Kim vit à Londres, Flo à Zurich. Leur court-métrage Marriage Unplugged, dont les postes clés étaient confiés à des femmes, est leur première exploration approfondie de la représentation de la sexualité. Leur premier film d’artiste, (Un)Becoming, avec Carla Juri dans le rôle principal, a été présenté en première fin juillet 2026. Les deux sœurs parlent du female gaze et de ce que signifie réaliser en duo, entre sœurs.
Conversations
Longtemps, au cinéma, les femmes ont surtout été regardées, par d’autres, pour d’autres. Flo et Kim Nüesch veulent que cela change. Le duo suisse de réalisatrices travaille dans une industrie où les hommes donnent toujours le ton et sait, d’expérience, ce que signifie s’y imposer à deux.
Je retrouve les Nüesch Sisters au Café Noir, à Zurich. Florine et Kim Nüesch ont grandi à Saint-Gall, ont étudié à l’ArtCenter College of Design de Los Angeles et vivent aujourd’hui à Londres et en Suisse. Elles ont toujours voulu faire du cinéma. Elles me racontent leur histoire, faite d’évolution constante et de remises en question. Avec leurs films, explique Flo, elles ne veulent pas apporter de réponses ; elles veulent ouvrir des discussions.
Enfants déjà, les deux sœurs tournaient leurs propres films. Au début, elles étaient surtout devant la caméra. Elles ont osé un premier changement de perspective en décidant de passer à la réalisation. « Nous avons énormément appris grâce aux bonus et aux making-of des DVD. C’est là que nous avons compris, pour la première fois, tout ce qui se passe derrière la caméra », raconte Flo. Leurs parents formaient une équipe à leurs côtés et les ont toujours soutenues. Leur mère leur écrivait des histoires, leur père leur a acheté leur premier Mac pour monter les films qu’elles tournaient, ce qui leur a donné une immense liberté pour raconter. Elles avaient alors environ neuf et sept ans. Le rêve d’enfance de deux sœurs est devenu une carrière, qu’elles ont menée et fait avancer ensemble, sans relâche. « Notre mère nous a soudées très tôt. Elle est morte jeune, ce qui nous a encore rapprochées », dit Flo. « Comme nous sommes très liées, nous remarquons souvent les moindres changements chez l’autre », ajoute Kim.
Qu’elles travailleraient désormais en duo allait de soi. Un an après que Flo a commencé ses études à l’ArtCenter College of Design de Los Angeles, Kim l’y a rejointe. C’est la seule période où, tout en travaillant sur les mêmes thèmes, elles n’ont pas suivi le même chemin. Leur lien n’en a pas souffert : chacune était toujours impliquée dans les projets de l’autre.
Aujourd’hui, Kim vit à Londres et Flo à Zurich, ce qui ne freine en rien leur collaboration. Il leur a seulement fallu un peu plus de souplesse. Elles passent par une multitude de canaux pour parler d’idées, de projets ou de coupes précises au montage, tantôt par téléphone, tantôt par FaceTime, toujours avec une certaine proximité. La plupart de leurs projets partent d’une réflexion de l’une ou de l’autre sur un sujet du quotidien, dont elles discutent ensuite. Les observations fines comptent autant que leur regard personnel. Elles débattent, écartent et développent le récit jusqu’à ce qu’il leur convienne à toutes les deux.
« Il nous arrive bel et bien de nous disputer à propos des projets. Bien sûr, il y a des moments où nous avons un conflit en tant que sœurs, mais ça ne dure pas longtemps », explique Kim. Le lien qui les unit est palpable tout au long de l’entretien. Elles échangent de brefs regards, se complètent et restent pourtant conscientes de leur individualité, si bien que chacune peut occuper son propre espace. Il ne s’agit pas de savoir laquelle est extravertie ou introvertie, dit Kim. Au fond, c’est leur différence qui rend leur travail commun si particulier. Elles ne se sont jamais comparées, ne se sont jamais vues en concurrence.
Ce qui compte bien davantage, c’est le regard que l’on porte sur soi. À chaque projet, elles ont affiné leur vision et continué à se remettre en question. Il n’a jamais été question d’ego : il s’agissait de faire bouger les choses, en tant que réalisatrices et surtout en tant que femmes portant leurs propres récits dans une industrie dominée par les hommes. Leur passion est ainsi devenue un engagement, et l’intime a fait son entrée dans le politique.
« Avec notre court-métrage Marriage Unplugged, visible sur YouTube et sur notre site, nous nous sommes pour la première fois confrontées en profondeur à la représentation de la sexualité à l’écran », dit Kim. « Il y a aussi eu des discussions en interne, parce qu’il était très important pour nous que l’héroïne ne soit pas sexualisée, comme c’est le cas dans beaucoup de films. » Sur le plateau, cela a donné lieu à de nombreuses conversations au sein de l’équipe, mais aussi avec la coordinatrice d’intimité, la comédienne, la costumière et la cheffe opératrice. « Tout au long du processus, nous avons sans cesse réinterrogé nos choix et défendu consciemment notre propre regard », ajoute Kim.
Leur travail est marqué par ce que l’on appelle le female gaze, réponse féministe au male gaze, ce regard masculin porté sur les femmes et leur histoire. Pour Flo et Kim, ne confier que peu de rôles principaux à des hommes n’est pas un choix délibéré. Elles adoptent simplement un point de vue féminin lorsque le personnage principal est une femme. « J’ai un problème avec la sexualisation constante des corps féminins, quand elle n’a rien à voir avec le récit », dit Kim. Elles évoquent un documentaire qui éclaire précisément cette question : Brainwashed: Sex-Camera-Power de Nina Menkes.
« Le film rend visible l’influence que cela a sur les jeunes femmes et les filles, sur la manière dont nous voyons la sexualité et dont nous nous voyons nous-mêmes. Nous nous regardons comme les hommes nous regardent. En tant que réalisatrices, nous évoluons sans cesse pour nous en détacher consciemment », poursuit Kim. Toutes deux se demandent régulièrement d’où viennent leurs propres critères : souvent du fait qu’on s’inspire de films réalisés par des hommes et qu’on adopte ainsi leur point de vue.
« En tant que cinéaste et en tant que femme, j’avais le sentiment de me noyer dans un immense tourbillon de langage visuel dont il est très difficile de s’extraire », entend-on en ouverture du film de Nina Menkes. À cette aune, les films des Nüesch Sisters font figure de havre. Elles interrogent leur propre pratique, misent délibérément sur le female gaze et font le choix de travailler avec des femmes.
Concrètement, il s’agit pour elles de se demander pourquoi un corps féminin est montré d’une certaine façon. Pourquoi est-il filmé ainsi ? Qui le regarde ? Quels sont, de manière générale, les rôles de genre dans le film ? De quoi parlent les protagonistes ? Existe-t-il un autre sujet que l’histoire d’amour ? « Les rôles masculins de nos films ne sont pas hypermasculins non plus, et ils ne correspondent pas au stéréotype. D’un côté, ce genre de rôle est aussi issu de la réalité ; de l’autre, il peut créer une nouvelle réalité », dit Flo.
Marriage Unplugged
A woman and her husband stand in front of a shop window. Behind the glass is a female sex robot wearing nothing but underwear, and the couple argue over whether or not he looked at it. When they go inside, there are more models, naked and yet, as the woman stresses, so lifelike. Her husband is visibly uncomfortable; she approaches it all with an open mind and ends up ordering a sex robot called James to take home: a model capable of cognitive learning and of recognising needs. Cut to the three of them in the bedroom.
Aussi déroutant que cela puisse paraître, ce sont là les premières scènes du court-métrage Marriage Unplugged. En quinze minutes, le film raconte l’histoire d’un couple et parcourt toute la gamme des sujets de société : intelligence artificielle, sexualité, désir d’enfant, rôles de genre, carrière, accomplissement de soi et humour. Après une dispute, l’épouse met ainsi le robot dehors, sous la pluie. Plus tard, le mari l’allonge dans une baignoire remplie de riz, comme un smartphone tombé dans l’eau. Dans ce geste se mêlent une forme de sollicitude parentale et la question de sa propre indépendance. La profondeur du propos va de pair avec une certaine légèreté, si bien que le film reste divertissant de bout en bout.
Ce mode de récit, fondé sur la simultanéité de contextes et de motivations différents, caractérise le travail des deux réalisatrices, les Nüesch Sisters. Le duo suisse s’empare régulièrement de sujets forts, tirés du réel.
En coulisses aussi, elles restent fidèles à leurs exigences et ont conscience d’une responsabilité qui dépasse l’écran. « En tant que réalisatrices, c’est nous qui décidons avec qui nous travaillons. Pour Marriage Unplugged, nous avons délibérément choisi des femmes comme cheffes de poste », explique Kim. Si toutes deux s’efforcent de travailler surtout avec des femmes, du côté d’Hollywood, le constat a de quoi refroidir. Elles évoquent une étude qui montre combien l’égalité reste lointaine dans l’industrie du cinéma.
Selon l’étude The Celluloid Ceiling du Center for the Study of Women in Television and Film de la San Diego State University, les femmes ne représentaient en 2025 que 13 % des cinéastes ayant réalisé les 250 plus grosses recettes du box-office américain. Un chiffre qui montre à quel point le travail de Flo et Kim est important.
Au fil de la conversation, nous arrivons à un moment où elles deviennent très autocritiques. Il est question de langage, et de la façon dont il crée la réalité. Kim explique qu’elles doivent sans cesse se reprendre pour se désigner en allemand comme « Regisseurinnen », au féminin, et non comme « Regisseure ». En anglais, c’est plus simple : elles sont « directors ». Ce seul détail montre que le changement doit se faire à grande échelle, mais tout autant au quotidien. Pourtant, même en anglais, on fait régulièrement la distinction et l’on parle de « female directors ». On souligne une différence, on la rend visible, au point que des prix spécifiques pour réalisatrices ont été créés. Des distinctions dont on n’aurait pas besoin à travail égal.
Tandis que nous parlons de structures et de rapports de pouvoir, il apparaît clairement que le duo n’a pas toujours la tâche facile. « Ce n’est jamais malveillant, mais les systèmes ne sont parfois pas faits pour les duos », dit Kim. Flo explique qu’il y a souvent des situations où une seule personne est prévue, pour des remises de prix ou des bourses, par exemple. Il leur est arrivé de pouvoir partager une chambre d’hôtel, mais de devoir payer elles-mêmes le second billet d’avion.
Et pourtant, il y a ces moments où les pensées se font plus bruyantes, ou au contraire très silencieuses. Kim confie : « La précarité financière du métier de réalisatrice nous fait parfois douter de notre engagement, surtout dans les périodes plus calmes ou plus difficiles. Mais au bout du compte, la passion pour notre travail est toujours plus forte que le doute. »
Quand la vocation devient un métier, il importe de trouver une manière saine de la vivre. L’idée selon laquelle on n’aurait plus jamais à travailler au sens classique du terme, dès lors que le métier est épanouissant, peut engendrer une pression énorme. Toutes deux en ont donc une approche réaliste. Quand on exerce un métier créatif en indépendant, on n’a souvent ni horaires fixes ni véritable cadre. « Un équilibre conscient entre vie professionnelle et vie privée n’en est que plus important. Pour moi, cela veut dire par exemple ne pas répondre aux mails le soir. Ou lever un peu le pied le lundi ou le mardi après un week-end chargé », dit Flo. Ce sont surtout les choses du quotidien qui lui donnent de la force : bien manger, cuisiner ensemble, passer du temps avec d’autres. Elle tient aussi beaucoup à ses moments à elle et parvient, dans le calme, à refaire le plein d’énergie et à se recentrer.
Kim partage cet avis : « Au quotidien, le temps passé avec mes amies et mes amis compte beaucoup pour moi. Il y a aussi les bons livres et, bien sûr, les bons films, les soirées à danser et les mots croisés au lit avec mon compagnon. Et si l’on parle des toutes petites choses qui me rendent heureuse, mon nouveau chat Hiro, très mignon, qui doit son nom au réalisateur Hirokazu Kore-eda, en fait partie lui aussi. »
Malgré tous les obstacles et les difficultés, Flo et Kim ont toujours suivi leur propre voie. Et là encore, on voit que celle-ci ne répond pas toujours uniquement à leur idéal. Nous parlons tout naturellement des différents types de projets, qui comprennent des commandes aussi bien que leurs propres films.
« Il y a des réalisatrices et des réalisateurs qui ne font que leurs propres projets et jamais de films de marque. Mais ce n’est pas vraiment une contradiction : travailler pour une marque ne veut pas dire qu’il y a moins de passion », dit Kim. Ainsi, le film de mode Through the Storm, qu’elles ont écrit, réalisé et produit pour Vogue Italia, parle de l’isolement pendant la pandémie et de la manière dont les nouvelles du monde entier ressemblent à une tempête. Il n’a rien à envier à leurs projets personnels et en partage la dimension esthétique comme la critique sociale. Bien sûr, il y a aussi des projets qu’elles refusent, car « si on ne le sent pas, c’est que ce n’est pas le bon », dit Flo. Elles ne se racontent pas d’histoires. À l’inverse, il arrive régulièrement, au travail, qu’il faille céder. Flo précise : « Surtout quand on est salariée et qu’on ne travaille pas sur ses propres projets. J’ai une position claire et une approche très personnelle de mon travail, et en même temps le dialogue compte pour moi. Le cinéma est un travail collectif, et c’est justement dans la collaboration avec l’équipe ou avec les commanditaires que ces échanges font souvent naître de nouvelles dimensions, qu’on n’aurait pas atteintes seule. »
« C’est malgré tout dans nos films de fiction que nous nous accomplissons le plus pleinement, parce que nous y sommes plus libres et qu’ils portent notre signature de A à Z », dit Flo. « La vraie liberté se trouve dans le détail, et dans le fait de tout façonner autant que possible à sa guise. »
Ce goût du détail, elles l’avaient dès leurs débuts ; il a évolué, bien sûr, mais il a toujours fait partie intégrante de leur travail. Kim raconte : « Concrètement, cela a commencé quand nous ne nous sommes plus seulement intéressées à l’histoire, et que nous nous sommes aussi demandé : comment ce moment doit-il être filmé ? Quelles couleurs doivent figurer dans ce plan ? » Flo : « C’est ainsi que nous avons compris quels éléments peuvent être décisifs. »
Comme pour tout artiste, il leur a pourtant fallu du temps pour trouver leur regard. Flo : « Le premier film dans lequel nous avons trouvé notre style, c’était probablement Moon Girls, que nous avons fait à l’université. »
L’esthétique joue un rôle déterminant dans leur travail, car un film repose sur ses images. À l’inverse, elles cherchent à rompre avec les normes de beauté dominantes. « Pour moi, faire du cinéma, ce n’est pas une question de beauté, c’est davantage une question d’esthétique », dit Flo. Kim ajoute : « Pour moi, la beauté se rapporte à une personne, et l’esthétique au monde et à un certain équilibre. » La beauté ne tient pas seulement à l’apparence, elle vient aussi de l’intérieur. Du charisme, du fait d’être bien dans sa peau.
Cette tension est extrêmement intéressante. D’un côté, il faut que les films parlent au public pour être vus ; de l’autre, leurs propres convictions comptent. Jusqu’à quel point quelqu’un a-t-il donc le droit d’être beau ? Quelle importance a cette beauté au cinéma ? Jusqu’où pousse-t-on les sujets ? En tant que réalisatrices, elles évoluent dans une ambivalence permanente. Flo dit que tout ce que l’on fait est un choix conscient, qu’il faut d’abord peser.
Flo : « Aucun film n’est parfait, et aucun ne peut plaire à tout le monde. » Elles savent néanmoins que leur travail peut apporter visibilité et changement. « Peut-être qu’il faut d’abord pousser un peu les choses à l’extrême pour qu’un jour, cela devienne normal », observe Kim. Ce n’est pas leur genre de vouloir à tout prix faire autrement, pour cliver. Elles laissent leurs films parler pour elles. Grâce aux distinctions obtenues dans des festivals du monde entier, elles donnent de la visibilité aux sujets de société et aux points de vue féminins, sans rien sacrifier sur le plan esthétique.
La beauté, au fond, n’est pas si simple. D’un côté, elle a évolué ; de l’autre, on voit toujours sur les réseaux sociaux des normes malsaines qui existaient déjà, et l’on débat encore publiquement de l’apparence que devraient avoir les femmes. Voilà pourquoi il faut des contre-courants : des films, des livres, de l’art et des débats qui montrent qu’il devrait toujours s’agir d’un regard individuel, jamais d’un jugement collectif. Le cinéma, comme les autres médias visuels, a besoin de représenter la réalité.
À côté des structures que l’on peut combattre, il y a des évolutions que rien n’arrête. L’IA est inéluctable et sera sûrement utilisée à certaines étapes de la production. « Mais nous ne pensons pas que les réalisatrices et les réalisateurs soient un jour entièrement remplacés », dit Flo. Le phénomène du second écran est une autre tendance. Les plateformes de streaming adaptent leurs scénarios pour qu’on comprenne le film ou la série même en ayant les yeux rivés sur son téléphone. Les informations sont répétées, et l’intrigue est même entièrement expliquée dans les dialogues.
Comme dans tout artisanat, il existe sans doute une certaine nostalgie. Car si ce texte a d’abord trouvé sa place dans un magazine imprimé, pour les cinéastes, la salle de cinéma semble rester le lieu essentiel. Nous parlons de cette forme d’isolement qui s’y produit : prendre délibérément son temps, sans distraction, sans smartphone. « J’ai le sentiment qu’avec les réseaux sociaux, la beauté des films est moins appréciée », dit Flo. Pour elle, la salle est l’un des derniers lieux où l’on est vraiment concentré et où le film est au centre. On a l’impression que, dans une époque où tout va si vite, elles veulent créer des moments et des pistes de réflexion qui restent en mémoire.
La revoilà, cette simultanéité qui traverse leur travail. Un instant, il est question d’esthétique et du moment parfait, l’instant d’après d’une évolution dont on veut délibérément se démarquer. Il y a près de soixante ans, Andy Warhol affirmait qu’à l’avenir, chacun aurait son quart d’heure de célébrité. Il ne se doutait pas que la capacité d’attention deviendrait bien plus courte encore, ni que l’enjeu dépasserait la seule conquête de la gloire. Il y a quelque chose de presque rebelle à voir sciemment dans les réseaux sociaux un canal pour des contenus de coulisses, sans se soumettre à cette pression. Il leur importe aussi que ces moments naissent de leurs propres idées. « Je n’écrirais jamais un scénario avec l’IA », dit Kim. Elles ont une certaine crainte que leur style et leur manière d’écrire les scénarios ne puissent être volés, puisque l’IA travaille justement avec ce genre de données. « Comment savoir si notre idée ne sera pas ensuite proposée à d’autres qui cherchent de l’inspiration pour leur scénario ? » s’interroge Flo.
La revoilà, cette simultanéité qui traverse leur travail. Un instant, il est question d’esthétique et du moment parfait, l’instant d’après d’une évolution dont on veut délibérément se démarquer. Il y a près de soixante ans, Andy Warhol affirmait qu’à l’avenir, chacun aurait son quart d’heure de célébrité. Il ne se doutait pas que la capacité d’attention deviendrait bien plus courte encore, ni que l’enjeu dépasserait la seule conquête de la gloire. Il y a quelque chose de presque rebelle à voir sciemment dans les réseaux sociaux un canal pour des contenus de coulisses, sans se soumettre à cette pression.
Au lieu de cela, au moment de notre rencontre, Flo et Kim travaillaient sur deux projets on ne peut plus opposés. En septembre 2025, elles ont tourné leur premier film d’artiste, sorti depuis. « Il s’appelle (Un)Becoming ; c’est une sorte de manifeste artistique et notre réponse à la régression politique dans le monde », dit Flo. Le film interroge ce que signifie être une femme à une époque où les droits des femmes sont gravement menacés partout dans le monde. L’exercice a été exigeant, car elles n’avaient encore jamais abordé ce genre, mais elles se sont aussi accordé une certaine liberté. « Nous pouvions être bien plus audacieuses et aller plus loin. Nous avons aussi intégré des éléments théâtraux », dit Kim.
Elles travaillaient par ailleurs à leur premier long-métrage. « Il parle d’incompréhension et de fossé générationnel entre une fille millennial et un père boomer », explique Kim. À l’époque, elles en étaient encore à l’écriture du scénario. L’idée est née de conversations avec des amies et des amis qui avaient tous vécu des expériences semblables avec leur père. Souvent, en famille, on se parlait sans s’entendre. Pour ne pas s’en tenir à leur propre point de vue, elles veulent que le film parle à plusieurs générations, car ce qui unit tout le monde, c’est le sentiment, parfois, de ne pas être compris.
Cette approche, là encore, est aussi accessible que géniale. Car si personne ne se sent compris, tout le monde comprend ce sentiment. Elles parviennent à s’adresser à un collectif et à le rassembler par la compréhension. Et, au passage, on retrouve toute la gamme de thèmes qui font désormais partie de leur répertoire. Cette simultanéité n’est pas seulement leur passion ; elle reflète aussi un désir qu’elles ont toujours eu, celui de faire un long-métrage, comme l’explique Flo.
Cette manière de faire des films relève de l’art. Elles ne livrent pas de réponses, n’imposent pas leur position, elles apportent des points de vue différents. Elles ont compris à quel point leurs récits peuvent être puissants. Inlassablement, elles montrent comment on peut regarder le monde et invitent le public à ce dialogue cinématographique. Ainsi, elles ne livrent pas de réponses figées, n’imposent pas leur position, et parviennent malgré tout, en duo, à évoluer dans cette tension.
Une première version de cet article a paru dans Super Flattering PRINT ISSUE N°01 / 2026. L’entretien a eu lieu au printemps 2026.
Le dernier film des Nüesch Sisters, (Un)Becoming, est désormais visible en intégralité sur leur SITE.







