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In conversation with 

The Nüesch Sisters

Notre autrice Elena Berchermeier a rencontré les Nüesch Sisters pour parler avec elles de ce que cela change quand des femmes se tiennent elles-mêmes derrière la caméra, et de la responsabilité qui en découle.

Florine and Kim Nüesch in a close portrait, standing side by side with their faces turned towards the camera.

TEXTE Elena Berchermeier
PHOTOS Nadine Ottawa
COIFFURE + MAQUILLAGE Nicola Fischer

In Short

La beauté ne tient jamais seulement à l’apparence des choses. Elle tient aussi à qui regarde, au point de vue qui devient la norme, aux images qui finissent par nous sembler familières. Les cinéastes suisses Florine et Kim Nüesch, deux sœurs, reviennent sans cesse à ces questions dans des films qui abordent la sexualité, les rôles de genre et le female gaze. Leur travail raconte aussi une histoire de sororité : créer ensemble, se remettre en question l’une l’autre et finir par partager un même regard. Une conversation sur le cinéma, le fait d’être sœurs et les images qui façonnent la manière dont les femmes se voient.

Conversations

Longtemps, au cinéma, les femmes ont surtout été regardées, par d’autres, pour d’autres. Flo et Kim Nüesch veulent que cela change. Le duo de réalisatrices suisses travaille dans une industrie encore dominée par les hommes et sait d’expérience ce que signifie s’y imposer à deux.

Lorsque les deux sœurs poussent la porte du Café Noir, à Zurich, et que notre conversation commence, on comprend vite que leur style de cinéastes leur ressemble. Elles ont de la profondeur sans faire de bruit. Elles veulent attirer l’attention sur certains sujets, sans jamais les imposer. Elles me racontent leur histoire, celle d’une évolution constante et d’une remise en question permanente. Leurs films, m’explique Flo, doivent déclencher des conversations plutôt qu’apporter des réponses. Ce qui compte pour elles, ce sont les pistes de réflexion bien plus que les solutions.

Enfants déjà, à Saint-Gall, les deux sœurs tournaient leurs propres films. Au début, elles se tenaient surtout elles-mêmes devant la caméra. Le premier changement de perspective est venu lorsqu’elles ont décidé de passer à la réalisation. « Nous avons énormément appris grâce aux bonus et aux making-of des DVD. C’est là que nous avons compris pour la première fois que le cinéma ne se résume pas au jeu », raconte Flo. Leurs parents formaient une équipe qui les a toujours soutenues. Leur mère leur écrivait parfois des histoires, et leur père leur a acheté leur premier Mac pour monter les films qu’elles tournaient, ce qui leur a donné une immense liberté pour raconter. Elles avaient alors environ neuf et sept ans.

Le rêve d’enfance de deux sœurs est devenu une carrière qu’elles ont construite ensemble, sans relâche. « Notre mère nous a soudées très tôt. Elle est morte jeune, ce qui nous a encore rapprochées », dit Flo. « Comme nous sommes très liées, nous remarquons souvent les moindres changements chez l’autre », ajoute Kim. Travailler en duo allait de soi. Un an après que Flo a commencé ses études à l’Art Center College of Design de Los Angeles, Kim l’a rejointe. C’est la seule période où elles ont travaillé sur les mêmes thèmes tout en suivant des chemins différents. Leur lien n’en a pas souffert : chacune a toujours été impliquée dans les projets de l’autre.

Aujourd’hui, Kim vit à Londres et Flo à Zurich, ce qui ne gêne en rien leur collaboration. Il leur a simplement fallu gagner en souplesse. Elles échangent par toutes sortes de canaux sur des idées, des projets ou des choix de montage précis, parfois au téléphone, parfois sur FaceTime, toujours avec une certaine proximité. La plupart de leurs projets naissent d’une pensée de l’une d’elles, inspirée par un sujet du quotidien, dont elles discutent ensuite. Les observations fines y comptent autant que leur regard personnel sur les choses. Elles discutent, écartent, reprennent et développent le récit jusqu’à ce qu’il leur convienne à toutes les deux.

« Ce n’est pas comme si on ne se disputait jamais au sujet des projets. Évidemment, il y a des moments où l’on se heurte, entre sœurs, mais ça ne dure jamais longtemps », explique Kim. Le lien qui les unit est palpable tout au long de l’entretien. Elles échangent de brefs regards, complètent les propos de l’autre, tout en restant conscientes de leur individualité, si bien que chacune peut occuper son propre espace. Il ne s’agit pas de savoir qui est la plus extravertie ou la plus introvertie, dit Kim. Au fond, c’est justement leur différence qui rend leur travail commun si singulier. Elles ne se sont jamais comparées l’une à l’autre et n’ont jamais été en concurrence.

Portrait of Florine Nüesch in a grey sleeveless top, photographed against a quiet neutral background.
Portrait of one of the Nüesch Sisters in a black sleeveless top, standing beside a window in soft daylight.

Ce qui compte bien davantage, c’est le regard que l’on porte sur soi. Chaque projet leur a permis d’affiner leur vision et de continuer à se remettre en question. L’ego n’a jamais été en jeu. Elles voulaient faire bouger les choses, en tant que réalisatrices, mais surtout en tant que femmes porteuses de leurs propres récits dans une industrie dominée par les hommes. Leur passion est ainsi devenue une position, et le privé est devenu politique.

« Dans notre dernier court métrage, Marriage Unplugged, visible en ce moment sur YouTube et sur notre site, nous nous sommes pour la première fois penchées en profondeur sur la représentation de la sexualité à l’écran », explique Kim. « Il y a eu des discussions en interne, parce qu’il était très important pour nous que l’héroïne ne soit pas sexualisée, comme dans tant de films. » D’où des conversations répétées sur le plateau, au sein de l’équipe, mais aussi avec la coordinatrice d’intimité, l’actrice, la costumière et la cheffe opératrice. « C’était un processus dans lequel nous n’avons cessé de remettre nos décisions en question et de défendre consciemment notre propre regard », ajoute Kim.

Florine and Kim Nüesch seated together among rows of green cinema seats, facing the camera beneath the projection light.
Avec leur court métrage Forget Me Not, les deux sœurs ont remporté l’argent au Young Director Award à Cannes en 2018, une reconnaissance précoce de leur écriture cinématographique singulière.

Leur travail est marqué par ce qu’on appelle le female gaze, la réponse féministe au male gaze, c’est-à-dire au regard masculin porté sur les femmes et leur histoire. Pour Flo et Kim, confier peu de premiers rôles à des hommes n’est pas un choix délibéré. Elles racontent simplement du point de vue des femmes quand le personnage principal est une femme. « J’ai un problème avec la sexualisation constante des corps féminins quand elle n’a rien à voir avec le récit », dit Kim. Elles évoquent un documentaire qui éclaire précisément ce problème : Brainwashed: Sex-Camera-Power, de Nina Menkes.

« On y voit l’influence que cela a sur les jeunes femmes et les filles, sur la manière dont nous voyons la sexualité et nous-mêmes. Nous nous regardons comme les hommes nous regardent. En tant que réalisatrices, nous évoluons sans cesse pour nous en détacher consciemment », poursuit Kim. Les deux sœurs se demandent régulièrement d’où viennent leurs propres critères. Souvent, du fait de s’être inspirées de films faits par des hommes et d’en avoir adopté le regard.

« En tant que cinéaste et en tant que femme, j’avais le sentiment de me noyer dans un immense tourbillon d’images dont il est très difficile de se libérer. » Ces mots, prononcés par la réalisatrice Nina Menkes, ouvrent leur film Marriage Unplugged. Dans ce contexte, les films des Nüesch Sisters font figure de refuge. Elles travaillent avec un regard réflexif sur elles-mêmes, misent délibérément sur le female gaze et font le choix de collaborer avec des femmes.

Concrètement, il s’agit pour elles de se demander pourquoi un corps de femme est montré d’une certaine façon. Pourquoi est-il filmé ainsi ? Qui le regarde ? Quels sont, plus largement, les rôles de genre dans le film ? De quoi parlent les protagonistes féminines ? Y a-t-il un autre sujet que l’histoire d’amour ? « Les rôles masculins de nos films ne sont pas non plus hypermasculins et ne correspondent pas au stéréotype. D’un côté, ces rôles-là existent aussi dans la réalité, de l’autre, ils peuvent créer une nouvelle réalité », dit Flo.

Marriage Unplugged

Une femme et son mari se tiennent devant une vitrine. Derrière la vitre, un robot sexuel féminin, vêtu seulement de lingerie, et le couple se dispute pour savoir s’il l’a regardé ou non. Lorsqu’ils entrent dans le showroom, d’autres modèles sont exposés, nus et, comme le souligne la femme, d’un réalisme saisissant. Son mari est visiblement mal à l’aise, tandis qu’elle aborde tout cela avec ouverture et finit par commander le robot « James », à emporter : un modèle capable d’apprendre de manière cognitive et de reconnaître des besoins. Après une coupe, les voilà tous les trois dans la chambre.

Ce qui peut sembler déroutant à première vue, ce sont les premières scènes du court métrage Marriage Unplugged. En quinze minutes, le film raconte l’histoire d’un couple marié et parcourt tout un éventail de questions de société : l’intelligence artificielle, la sexualité, le désir d’enfant, les rôles de genre, la carrière, l’accomplissement de soi et l’humour. Après une dispute, par exemple, l’épouse met le robot dehors sous la pluie. Plus tard, le mari le plonge dans une baignoire remplie de riz, comme un smartphone tombé dans l’eau. Ce geste relève d’une forme de sollicitude parentale, mais il parle aussi de leur propre indépendance. La profondeur du propos va de pair avec une certaine légèreté, si bien que le film reste divertissant de bout en bout.

Cette manière de raconter, où coexistent des arrière-plans et des motivations différents, est typique de l’art des deux réalisatrices, les Nüesch Sisters. Le duo suisse s’empare régulièrement de sujets forts, puisés dans le réel.

En coulisses aussi, elles restent fidèles à leurs exigences, conscientes que leur responsabilité dépasse l’écran. « En tant que réalisatrices, c’est nous qui décidons avec qui nous travaillons. Sur Marriage Unplugged, nous avons délibérément choisi des femmes comme cheffes de poste », dit Kim. Si toutes deux s’efforcent de travailler majoritairement avec des femmes, le regard vers Hollywood a de quoi refroidir. Elles citent une étude qui montre combien l’égalité reste lointaine dans l’industrie du cinéma.

Selon le Center for the Study of Women in Television and Film de la San Diego State University, les femmes n’ont réalisé que 16 % des 250 films ayant enregistré les plus grosses recettes aux États-Unis en 2024. Un chiffre qui dit à quel point le travail de Flo et Kim compte.

À un moment de notre conversation, elles deviennent très autocritiques. Il est question du langage, et de la façon dont il crée la réalité. Kim explique qu’elles doivent sans cesse penser à se désigner comme Regisseurinnen, la forme féminine de « réalisateur » en allemand, et non par le masculin dit générique, Regisseure. En anglais, c’est plus simple : le mot directors ne marque pas le genre. Ce seul détail montre que le changement doit se faire à grande échelle, mais tout autant dans le quotidien. Même en anglais, pourtant, la distinction revient sans cesse, et l’on parle de female directors. On souligne donc une différence, on la rend visible, au point que des prix réservés aux réalisatrices ont vu le jour. Des distinctions dont on n’aurait pas besoin si le travail était reconnu à égalité.

Florine and Kim Nüesch in close-up, their faces side by side as bands of sunlight fall across their eyes.

Quand nous parlons de structures et de rapports de pouvoir, il apparaît clairement que leur statut de duo ne leur facilite pas toujours la tâche. « Ce n’est jamais malveillant, mais les systèmes ne sont parfois pas pensés pour les duos », dit Kim. Flo raconte qu’il arrive souvent qu’une seule personne soit prévue, lors de remises de prix ou de programmes de bourses, par exemple. Il leur est déjà arrivé de pouvoir partager une chambre d’hôtel, mais de devoir payer elles-mêmes le second billet d’avion.

Elles relèvent tous ces défis et se battent pour leurs deux places à la table, mais il y a aussi des moments où les doutes se font tantôt plus bruyants, tantôt plus discrets. Kim : « L’insécurité financière du métier de réalisatrice nous fait parfois douter de notre engagement, surtout dans les périodes plus calmes ou plus difficiles. Mais au bout du compte, la passion pour notre travail l’emporte toujours sur le doute. »

Quand la vocation devient un métier, il est essentiel d’entretenir avec lui un rapport sain. L’idée selon laquelle on ne travaillerait plus jamais vraiment dès lors que son métier est épanouissant peut créer une pression énorme. Les deux sœurs en ont conscience et adoptent une approche réaliste. En tant que créatives et indépendantes, elles n’ont souvent ni horaires fixes ni cadre défini. « D’où l’importance d’un équilibre conscient entre vie professionnelle et vie privée. Pour moi, cela veut dire par exemple ne pas répondre aux mails le soir. Ou lever un peu le pied le lundi ou le mardi après un week-end chargé », dit Flo. Ce qui lui donne de la force, ce sont surtout les choses du quotidien : bien manger, cuisiner ensemble, passer du temps avec d’autres. Elle tient aussi beaucoup à ses moments à elle, et le calme lui permet de refaire le plein d’énergie et de se recentrer.

Kim partage ce point de vue : « Au quotidien, le temps passé avec mes amies et amis compte énormément pour moi. Tout comme les bons livres et, bien sûr, les bons films, aller danser et faire des mots croisés au lit avec mon partenaire. Et s’il faut parler des toutes petites choses qui me rendent heureuse : mon nouveau chat, Hiro, un matou adorable baptisé ainsi en hommage au réalisateur Hirokazu Kore-eda, en fait partie. »

Malgré tous les obstacles, Flo et Kim ont toujours suivi leur propre voie. Et là aussi, il apparaît que ce chemin ne répond pas toujours à leur seul idéal. Tout naturellement, nous parlons des différents types de projets : les travaux de commande comme leurs propres films.

Florine and Kim Nüesch seated at opposite ends of a grey sofa, surrounded by art, books and a large green plant.

« Certaines réalisatrices et certains réalisateurs ne font que leurs propres projets, jamais de films de marque. Mais au fond, il n’y a pas de contradiction : travailler pour une autre marque ne veut pas dire qu’il y a moins de passion », dit Kim. Leur film de mode Through the Storm, écrit et produit pour Vogue Italia, parle ainsi de l’isolement pendant la pandémie et de la façon dont les nouvelles du monde entier peuvent ressembler à une tempête. Il n’a rien à envier à leurs projets personnels et mêle dimension esthétique et regard critique sur la société. Bien sûr, il y a aussi des projets qu’elles refusent, car « si ça ne sonne pas juste, c’est que ce n’est pas le bon », dit Flo. Voilà jusqu’où va leur honnêteté envers elles-mêmes. À l’inverse, il y a toujours des situations, dans le travail au quotidien, où il faut savoir céder. Flo ajoute : « Surtout quand on est salariée et qu’on ne travaille pas sur ses propres projets. J’ai une position claire et une approche très personnelle de mon travail, et en même temps le dialogue compte énormément pour moi. Le cinéma est un travail d’équipe, et c’est souvent dans l’échange avec l’équipe technique ou avec les commanditaires que naissent de nouvelles dimensions qu’on n’aurait pas atteintes seule. »

« Malgré tout, c’est dans nos films de fiction que nous nous exprimons le plus pleinement, parce que nous y sommes plus libres et qu’ils portent notre signature de A à Z », dit Flo. « La vraie liberté se trouve dans le détail, dans le fait de tout façonner autant que possible comme on l’entend. »

Ce goût du détail était déjà là à leurs débuts. Il a évolué, bien sûr, mais il a toujours fait partie intégrante de leur travail. Kim : « Concrètement, tout a commencé quand nous avons réfléchi non seulement à l’histoire, mais aussi à la manière de la filmer : comment tourner ce moment ? Quelles couleurs mettre dans cette image ? » Flo : « C’est ainsi que nous avons compris quels éléments peuvent être décisifs. »

Kim Nüesch Sisters seated in a green chair, wearing a pinstripe blazer over a black knit and grey skirt.

Comme souvent en art, il leur a fallu du temps pour trouver leur regard. Flo : « Le premier film où nous avons trouvé notre style, c’est probablement Moon Girls, que nous avons tourné à l’université. »

L’esthétique joue un rôle déterminant dans leur travail, car un film vit de ce qu’il donne à voir. Dans le même temps, elles cherchent à rompre avec les normes de beauté dominantes. « Pour moi, la beauté tient moins à l’apparence qu’à l’esthétique », dit Flo. Et Kim d’ajouter : « La beauté, pour moi, se rapporte à une personne, et l’esthétique au monde et à un certain équilibre. » Il s’agit de son propre bien-être et de son charisme, de ce qui donne à quelqu’un sa vraie beauté.

Cette tension est passionnante. D’un côté, les films doivent rester accessibles pour trouver leur public ; de l’autre, leur propre position compte. Alors, quelle beauté un personnage peut-il se permettre ? Quelle importance cette beauté a-t-elle dans un film ? Jusqu’où pousser un sujet ? En tant que réalisatrices, elles évoluent dans une ambivalence permanente. Flo dit que tout ce que l’on fait est un choix conscient, qui doit d’abord être mûrement réfléchi.

Flo : « Aucun film n’est parfait, et aucun ne peut plaire à tout le monde. » Elles savent pourtant que leur travail peut créer de la visibilité et faire bouger les lignes. « Peut-être faut-il d’abord pousser les choses à l’extrême pour qu’un jour elles deviennent normales », réfléchit Kim. Chercher à tout faire autrement pour polariser n’est pas du tout leur style. Elles laissent leurs films parler pour elles. Grâce à des prix obtenus dans des festivals du monde entier, elles donnent de la visibilité aux questions de société et aux regards féminins, sans rien céder sur l’esthétique.

En réalité, la beauté n’est pas une affaire simple. D’un côté, elle a évolué ; de l’autre, on voit toujours sur les réseaux sociaux des normes malsaines qui existaient déjà autrefois, et l’on débat encore publiquement de ce à quoi les femmes devraient ressembler. C’est pourquoi il faut des contre-mouvements : des films, des livres, de l’art et des débats qui montrent qu’il doit toujours s’agir d’un regard individuel et jamais d’un jugement collectif. Au cinéma comme dans les autres médias visuels, il faut une représentation de la réalité.

À côté des structures que l’on peut combattre, il y a des évolutions que rien n’arrêtera. L’intelligence artificielle en fait partie. Alors que des scènes entières sont désormais tournées sans interprètes ni décors réels, il importe de ne pas perdre de vue la valeur du savoir-faire des réalisatrices et de toute l’équipe. Il s’agit plutôt, disent-elles, d’écrire les scénarios pour le streaming de façon à rendre justice au public. « Les informations sont répétées trois fois, parce qu’on est de toute façon sur son téléphone et qu’on n’en saisit que la moitié », dit Flo.

Comme dans tout métier d’art, il y a sans doute une certaine nostalgie. Si ce texte a trouvé sa place dans un magazine imprimé, pour les cinéastes, la salle de cinéma semble rester le lieu qui compte le plus. Nous parlons de cette forme d’isolement qui s’y joue : prendre délibérément son temps, pas de distraction, pas de smartphone. « J’ai l’impression qu’à cause des réseaux sociaux, on n’apprécie plus autant la beauté des films », dit Flo. Pour elle, la salle de cinéma reste l’un des derniers lieux où l’on est vraiment concentré et où le film est au centre. On a le sentiment qu’au milieu de toute cette vitesse, elles veulent créer des moments et des pistes de réflexion qui restent en mémoire. À l’inverse, il leur importe que ces moments naissent de leur propre réflexion. « Je n’écrirais jamais un scénario avec l’IA », dit Kim. Elles avouent une certaine crainte : que leur style et leur manière d’écrire leur soient ainsi volés, puisque l’IA travaille précisément avec ce type d’informations. « Comment savoir si notre idée ne sera pas ensuite proposée à d’autres qui cherchent de l’inspiration pour leur scénario ? » demande Flo.

La voilà de nouveau, cette simultanéité qui traverse leur travail. Un instant, il est question d’esthétique et du plan parfait, l’instant d’après d’une évolution dont elles veulent consciemment se démarquer. Il y a près de soixante ans, Andy Warhol affirmait qu’à l’avenir, chacun aurait son quart d’heure de célébrité. Il ne se doutait pas que la capacité d’attention serait bien plus courte encore, ni que le défi irait au-delà de la seule quête de gloire. Il y a presque quelque chose de rebelle à considérer délibérément les réseaux sociaux comme un espace pour montrer les coulisses, et à refuser de se plier à leur pression.

Pour l’heure, Flo et Kim travaillent sur deux projets on ne peut plus différents. En septembre 2025, elles ont tourné leur premier film d’artiste. « Il s’appelle (Un)becoming, c’est une sorte de manifeste artistique et notre réponse à la régression politique à l’échelle mondiale », dit Flo. Le film interroge ce que signifie être une femme à une époque où les droits des femmes subissent une pression massive partout dans le monde. C’était un défi, bien sûr, car elles n’avaient encore jamais abordé ce genre, mais cela leur a aussi offert une certaine liberté. « Nous avons pu être beaucoup plus audacieuses et aller plus loin. En même temps, nous avons introduit des éléments théâtraux », dit Kim.

Elles travaillent aussi à leur premier long métrage. « Il parle de malentendus et de différences générationnelles entre une fille millennial et un père boomer », explique Kim. Elles en sont encore à l’écriture du scénario. L’idée est née de conversations avec des amies et amis qui avaient tous vécu des expériences similaires avec leur père : en famille, on se parlait souvent sans s’entendre. Pour ne pas se limiter à leur propre point de vue, le film doit s’adresser à plusieurs générations, car ce qui relie tout le monde, c’est de se sentir parfois incompris.

Là encore, l’approche est aussi accessible que brillante. Car même si personne ne se sent compris, tout le monde sait ce que l’on ressent alors. Elles parviennent à s’adresser à un collectif et à le rassembler par la compréhension. Et, presque en passant, tout l’éventail de thèmes qui compose désormais le répertoire de leurs films trouve sa place. Cette simultanéité n’est pas seulement leur passion : elle reflète aussi, comme l’explique Flo, le désir qu’elle a toujours eu de faire un long métrage.

Cette façon de faire du cinéma est un art. Elles n’apportent pas de réponses et ne veulent pas imposer leur position ; elles font entrer des perspectives différentes dans la pièce. Elles ont compris la force que peuvent avoir leurs récits. Encore et encore, elles montrent comment on peut regarder le monde, et invitent le public à ce dialogue cinématographique. Elles ne livrent pas de réponses toutes faites, n’imposent pas leur position et, à deux, parviennent pourtant à évoluer dans cette tension.

Cet article a été publié pour la première fois dans l’édition papier de Super Flattering N°01 / 2026.


Leur dernier film, (Un)becoming, est désormais disponible sur le site des Nüesch Sisters.

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